L'île qui n'existe pas

Chaque île sur la carte a d'abord été une rumeur.
Un marin, la nuit. Rien que le ciel étoilé.
Une odeur de terre là où il n'y avait que la mer.
Des oiseaux qui arrivaient du mauvais côté.
Il l'a raconté au port. On a ri.
Il est retourné regarder de ce côté-là.
Une nuit. Puis une autre. Pendant des années.
Un matin, la ligne à l'horizon n'était plus de la brume.
Aujourd'hui, cette île a un nom.
Tu avais six ans.
Une feuille à petits carreaux. Des feutres sans capuchon.
Une île. Un seul arbre. Une maison trop grande pour l'arbre.
Un chien, je crois. Ou un nuage avec des pattes.
La mer, tu l'avais faite violette, parce que le bleu était fini.
Tu me l'as donnée en disant qu'un jour tu m'y emmènerais, et tu es retournée jouer.
Cette île existait.
Tu venais de la dessiner.
Puis on grandit.
Arrivent les notes, les entretiens, les formulaires.
Les « bonnes questions », posées par des gens qui t'aiment.
Combien de temps ça dure. Pourquoi te compliquer la vie. Tu es sûre ?
La plupart, à un moment donné, cessent de dessiner l'île.
Ça n'arrive pas d'un coup.
Personne ne déchire la feuille.
Un mardi comme les autres, on pense à autre chose.
Le mardi suivant aussi.
L'île reste là, sans personne pour la regarder.
Les îles que personne ne regarde redeviennent brume.
Puis on finit par parler de ce qu'on aurait voulu, sur le ton qu'on prend pour parler de la météo.
Une pluie passée.
Toi, tu es encore avant le mardi.
Ta feuille, je ne l'ai pas jetée.
Elle a les coins cornés et le violet est devenu gris.
On voit encore l'arbre.
La maison aussi, trop grande.
Le tiroir, c'est le deuxième à droite.
Je ne l'ai jamais fermé à clé.
Questions pour réfléchir
À quoi ressemblait l'île que tu dessinais enfant ?
Que t'ont enlevé les « bonnes questions » posées par ceux qui t'aiment ?
De quels rêves parles-tu aujourd'hui comme d'une pluie passée ?


