Deux bocaux

Dans ton placard, il y a deux bocaux de sel.
L'un date de la première semaine, il y a un an.
Tu l'avais acheté un mardi, il me semble. Tu ne savais pas encore ce qu'il y avait dans la maison. Tu avais une liste des choses qui ne devaient pas manquer, comme si, pour commencer une nouvelle vie, il suffisait de se souvenir de tout acheter.
La première année laisse des choses comme ça.
De petits doublons. Une deuxième rallonge. Deux parapluies, parce que le premier était toujours dans la mauvaise pièce. Une poêle trop grande pour le feu.
Tu as appris à utiliser la machine à laver en abîmant cette chemise blanche que tu aimais.
Tu as appris quelle fenêtre ouvrir quand le radiateur cliquetait toute la nuit. Que le magasin en bas de chez toi ferme à huit heures, pas à neuf. Ça, tu l'as appris à huit heures dix.
Puis, à un certain moment, tu cesses de le remarquer.
La main va au bon tiroir. Le chemin de la maison, plus besoin de s'en souvenir. Tu sais combien de temps il faut pour arriver au métro, quelle file choisir au supermarché, quelle marche éviter quand tu rentres tard.
Ce sont de petites choses.
Mais peut-être qu'une nouvelle vie commence vraiment quand elle cesse d'en avoir l'air.
Quand il n'est plus nécessaire de penser à chaque geste. Quand un lieu cesse d'être seulement celui où tu vis et commence, sans annonce, à appartenir à tes habitudes.
La liste de la première semaine, entre-temps, a disparu.
Le bocal de sel est encore là.
Presque fini.
C'est toujours celui-là que tu utilises en premier.
Le troisième, tu ne l'as jamais acheté.


