Avant le premier trait

Je te tenais par la main dans une salle silencieuse. La lumière entrait en biais et nos ombres nous suivaient sur le sol. Nous nous sommes arrêtés devant une grande toile, de celles qui remplissent un mur entier. Nous sommes restés là un moment. Elle n'était pas d'un peintre célèbre. Mais elle était pleine de couleurs.
Tu m'as demandé pourquoi un monsieur avait mis toutes ces couleurs de façon si désordonnée.
Je me souviens d'avoir inventé quelque chose. La vraie réponse, je ne la connaissais pas.
Mais peut-être que la question est ailleurs.
Quand nous sommes devant un tableau, nous devrions l'imaginer comme une toile blanche. Faire semblant d'être le peintre. Par où aurions-nous commencé. Par quelle partie. Combien de temps cela nous aurait pris. La lumière, les sons. La pièce.
Puis suivre le travail qu'a fait quelqu'un d'autre. Le premier trait. L'endroit où il a changé d'avis. Celui où il s'est arrêté parce qu'il était fatigué. Ou parce que non, ça ne marchait vraiment pas.
Laisse-toi conquérir par la complexité. Par les détails.
Cela vaut pour les tableaux. Cela vaut aussi pour les personnes.
Quand nous rencontrons quelqu'un, nous voyons la toile achevée. Sa façon de parler, de s'habiller, de tenir ses épaules. Nous oublions que dessous il y a tout le travail. Les mains qui ont choisi, les idées changées, les endroits où l'on s'est arrêté, fatigué.
Ne te laisse pas prendre par la hâte de passer au tableau suivant, à la salle suivante.
Reste dans la salle, encore un peu.


